II- La vie de Francesco Borromini

 

           « Francesco Borromini était un homme de grande taille et de belle tournure, aux membres forts et robustes, courageux et animés de hautes et nobles idées. Il se nourrissait avec sobriété et vécu chastement. J’estime infiniment son art, pour l’amour du quel il se dépensa sans compter ; afin que ses projets aboutissent à la perfection, il en fabriquait de ses propres mains des modèles de cire, et parfois de terre cuite. Outre cet amour pour son art, il veillait avec zèle à sa propre réputation, et de ce fait refusé d’ordinaire de mettre la main à des œuvres dépourvues de grandeur, pour se consacrer aux Temples, Palais et autres édifices semblables. Il n’a jamais signé de son nom des mesures réalisées par ses apprentis, disant que l’architecte se devait de lui-même dessiné, ordonner et veiller à ce que tout soit bien exécuté. De la même façon, il n’a jamais voulu entrer dans les intérêts des maîtres- maçons et des chefs de fabrique. Personne n’a jamais pu le faire dessiner en concurrence avec un autre artiste. Une fois, il s’opposa fermement à un Cardinal fort connu, qui voulait le convaincre de fabriquer quelque chose pour les fabriques du Louvre, en France. Borromini argua que ses dessins étaient ses propres enfants, et qu’il ne voulait pas qu’ils aillent mendier dans le monde un éloge qu’il risquait d’ailleurs de ne pas recevoir, comme il l’avait vu si souvent le cas se produire. Peu de jours avant sa mort, il jeta au feu tous les dessins qu’il n’avait pas eu le temps de faire gravé, par peur qu’il ne parvinssent aux mains d’adversaires qui les auraient fait passer pour les leurs propres, ou les auraient changer. Les biens matériels, pas plus que la gloire, ne l’intéressaient. A l’exception de celui des Pontifes, il ne souhaitait pas recevoir d’argent pour ses dessins, ses maquettes et son assistance, disant qu’ainsi cela lui permettait d’agir comme il l’entendait ; et des Pontifes mêmes, il ne prit que ce qu’ils lui donnèrent sans rien demander de plus. En somme, le cavalier Borromini fut un homme digne de louanges. Il exerça l’art de l’architecture, qui doit beaucoup à lui comme aux Pontifes eux-mêmes, non seulement de belles et diverses manières dans plusieurs harmonieux édifices de la noble cité de Rome et d’ailleurs, mais aussi avec noblesse et grandeur. »

Portrait de Borromini, par Baldinucci (1624-1696)


"C
hevalier Francesco Borromini de Como, illustre architecte de cette église et couvent de
St Charles aux Quatre Fontaines, et remarquable bienfaiteur, mort à Rome en 1667"
Portrait anonyme du XVIIe siècle.
http://www.sancarlino-borromini.it/album/Arte_e_architettura/Dipinti/Francesco_Borromini.JPG

 

SON ENFANCE

         Francesco Borromini est né le 27 septembre 1599 dans le village de Bissone (Suisse), au bord du lac de Lugano. Son père, Giovan Domenico Castello, était architecte, et avait entre autres travaillé pour les Visconti, une grande famille de souverain italien. C’est très jeune que Francesco quitte son village natal pour recevoir une première formation de tailleur de pierre, à Milan. Il y restera de 1608 à 1614. C’est donc à l’âge de 15 ans qu’il gagne la ville de Rome. Là bas, il est accueilli par Carlo Maderno, un parent du côté paternel.

 

SES DEBUTS

       Grâce à un cousin, il trouve un emploi de sculpteur d’ornements (scarpellino) sur le chantier de la basilique Saint-Pierre.
Durant quelques années, il n’est qu’un humble tailleur de marbre. Mais il entre bientôt dans l’atelier de Maderno, en tant que dessinateur. A partir de 1621, pendant une douzaine d’années il exerce une triple activité de scarpellino, de petit entrepreneur, fournisseur de marbre, et dessinateur auprès de Maderno, tout en approfondissant sa culture architecturale au contact de ruines antiques et des œuvres de Michel-Ange.
Maderno vieillissant, Francesco devient son principal assistant, et aurait fait tous les dessins du palais Barberini. En 1629, à la mort de Maderno, il reprend le chantier du palais Barberini et collabore tout d’abord avec Le Bernin, qui termine seul la construction en 1633. Le Bernin lui succède également à la direction du chantier de Saint-Pierre, c’est alors que débute la rivalité entre les deux hommes. En effet, Borromini reprochait au Bernin de s’être approprié le bénéfice de ces propres travaux.

L’INDEPENDANCE

       Ce n’est qu’en 1634, désireux de sortir de son rôle de collaborateur, que Francesco Borromini s’installe en indépendant. Il offre gratuitement ses services aux Pères Déchaussés de l’ordre espagnol des Trinitaires et dirige la construction de leur couvent, au carrefour des Quatre Fontaines (1634-1636). En février 1638, s’engagent les travaux de leur église, Saint-Charles-aux-Quatre-Fontaines, qui s’achèveront en 1641.  
En 1637, il avait été chargé de la construction de l’oratoire des Philippins, second chantier qui assure sa gloire. En effet, Borromini avait séduit les Philippins par l’ingéniosité de ses solutions. Les travaux se poursuivront jusqu’en 1652.  C’est alors qu’il rencontre Virgilio Spada, avec qui il noue des liens étroits, l’appui constant et la riche culture humaniste de son ami joueront un rôle décisif dans l’orientation de ses recherches architecturales comme dans sa carrière.
En 1642, débute le chantier de la chapelle Saint-Yves-de-la-Sapience (1642-1650), chantier pour lequel il avait été nommé dix ans auparavant.
Parallèlement à ces trois grands chantiers, Borromini est chargé de multiples travaux plus modestes :
- décors à Sainte-Lucie-in-Selci (1638-1643),
- projets pour le palais Carpegna (1638-1643),
- façade de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs (1643-1646), …

LA RECONNAISSANCE

       A la mort du pape Urbain VIII, en 1644, Le Bernin perd de sa notoriété. Soutenu par Virgilio Spada et l'ordre espagnol des Trinitaires, Borromini devient l’architecte du nouveau pape Innocent X. Malheureusement, au contraire de son prédécesseur c’est un pape austère, aux ambitions artistiques limitées…Cependant grâce à lui, en 1646, Borromini obtient le chantier de modernisation de la basilique Saint-Jean-de-Latran, menés avec rapidité, les travaux s’achèvent en 1650.
Borromini, en même temps, continu à travailler sur d’autres chantiers :
- le Palais Falconieri, via Giulia (1646-1656),
- le Palais Spada, où il bâtit la Galerie de Colonnes, un petite galerie à perspective accélérée, un trompe l’œil architectural.
En 1653, Innocent X le nomme à la tête du chantier de l’église de Sainte-Agnès-in-Agone, il remplace l'architecte Carlo Rainaldi. L’église est terminée en 1657.
En 1655, succède à Innocent X le pape Alexandre VII, celui-ci pour fait appel à de grands talents pour son projet d’embellissement de Rome. Tandis que Bernin retrouve le succès et se voit confier les œuvres les plus importantes, Borromini est mit de côté. Il se contente de poursuivre les chantiers commencés, tout en continuant à travailler pour des particuliers :
- une villa à Frascati,
- la chapelle à Saint-Jean-des-Florentins, pour les Falconieri,
- la chapelle Spada à Saint-Jérome-de-la-Charité,
- le tambour de la coupole de Saint-André-les-Fourrés, pour le marquis del Buffalo.

LA FIN DE SA VIE…

      Francesco Borromini était un homme mélancolique, orgueilleux et susceptible. Un homme célibataire, au caractère irritable et paranoïaque, qui eut une existence amère. Il conserva jalousement les illustrations qu’il avait faites de ses œuvres.
Pendant l’été 1667, il tombe malade. Tourmenté par la fièvre et l’insomnie, dans un excès de folie paranoïaque il brûle une partie de ses dessins…
Le 2 août, dans un autre excès de fureur, il se suicide en s’enfonçant son épée à travers le corps. C’est le lendemain qu’il mourut, suite à sa blessure, après s‘être repentit de son geste. Comme il le souhaitait, il fut enterré à Saint-Jean-des-Florentins auprès de Carlo Maderno.

         "Je suis ainsi blessé depuis ce matin, depuis environ huit heures et demie, d’une façon que je dirai à Votre Seigneurie, et que me retrouvant ainsi malade depuis le jour de la Madeleine, je ne suis plus sorti, sauf le samedi et le dimanche, où j’allai à San Giovanni pour le jubilée, et que considérant mon indisposition, je songeai hier soir à faire testament et à l’écrire de ma propre main. Je commençai alors à l’écrire, et y travaillai depuis une heure environ après mon repas, et travaillai ainsi en écrivant avec le crayon jusqu’à trois heures de la nuit environ. Maître Francesco Massari, un jeune homme qui me sert à la maison et qui est aussi maître maçon à l’atelier de Santo Giovanni de’ Fiorentini, dont je suis architecte, et qui dormait dans l’autre chambre pour me garder, était allé se coucher, s’apercevant que j’étais toujours là à écrire et s’étant aperçu aussi que je n’avais pas éteint la lampe, il m’appela en disant : "Messire Chevalier : il vaut mieux que Votre Seigneurie éteigne la lumière et se repose parce qu’il est tard." Je lui répondis que je ne saurais pas rallumer la lampe lorsque je me serais réveillé, et il me dit : "éteignez-la, car je l’allumerai moi lorsque vous serez réveillé", et je cessai donc d’écrire ; je rangeai le papier écrit en partie et la pointe de crayon avec laquelle j’écrivais ; j’éteignis la lampe et allai reposer. Vers cinq ou six heures environ, m’étant réveillé, j’ai appelé Francesco et je lui ai dit : "Il est temps de rallumer la lampe", et il m’a répondu : "Non Monsieur." Et moi, ayant entendu sa réponse, j’en ai éprouvé une telle impatience que j’ai commencé à songer à la façon dont je pourrais faire quelque mal à ma propre personne, puisque ce dénommé Francesco avait refusé d’allumer la lampe, et je suis resté ainsi préoccupé jusqu’à huit heures et demie environ. Finalement, m’étant souvenu que mon épée était là dans ma chambre à la tête de mon lit, avec accrochée à elle des cierges bénis, et éprouvant aussi un agacement croissant parce que je n’avais pas de lumière, au désespoir j’ai pris ladite épée, puis l’ayant tirée de son fourreau, j’ai fixé sa poignée dans mon lit avec la pointe vers mon flanc, puis je me suis jeté sur l’épée faisant en sorte qu’elle entre par la force dans mon corps, et j’ai été transpercé de part en part, et en me jetant sur l’épée, je suis tombé avec elle sur le pavement, et je me suis blessé, et j’ai commencé à hurler, alors Francesco est accouru, et il a ouvert la fenêtre alors que le jour était déjà levé, et il m’a trouvé sur le sol, et lui et d’autres qu’il avait appelé m’ont ôté cette épée du flanc. Puis on m’a remis au lit, et c’est ainsi que s’est déroulée l’histoire de ma blessure. ”  

Le 2 août 1667 à Rome, Déclaration de Francesco Borromini après sa tentative de suicide.
http://www.aroots.org/notebook/article175.html

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×